Comment se reproduisent les erreurs classiques dans le traitement des accidents psychiques

Printer-friendly version

C’est l’imagination qui ouvre les portes ! : Pour DéClé j’ai donc revu la maîtrise du stress autrement que par les relations sociales, les questionnaires et les numéros d’urgence.
La définition du stress est psychologiquement et biologiquement centrée sur l’individu puisqu’on interprète des problèmes biologiques et psychologiques comme étant le résultat d’un écart entre la perception de la difficulté d’une situation d’une part et celle de la capacité à y faire face d’autre part.
Se trouve invoqué, le même de type de relation de cause à effet que le classique effet d’un produit ou d’une substance toxique sur le métabolisme biologique d’un individu. Hormis le caractère perceptif et la transposition psychologique, on reste finalement dans les bonnes vieilles habitudes de l’approche médicale ou d’assureur, c'est-à-dire une approche réparatrice de la sécurité.
Dans le cas des produits et d’autres risques classiques les préventeurs ont pourtant inventé un arsenal de techniques.
Tout au contraire, dans le cas des troubles psychiques du travail il se fait le plus souvent un report sur l’individuel ; soit en terme de doutes sur l’éventualité d’un problème de vie personnelle; soit dans la démonstration qu’il s’agit d’une faiblesse individuelle. Avec ce raisonnement, surtout conjugué à la définition du stress, il devient évident de tenter de résoudre le problème par des formations à la maîtrise du stress ou par un traitement médical ou encore par des comités de protection de l’individu activés par quelque « numéro vert ».
Ce report sur l’individu, malgré tous les soins qu’on peut vouloir y apporter, malgré les meilleures intentions du monde, s’avère en fait ni plus ni moins qu’un mécanisme de bouc-émissaire.
Pourtant, quand massivement une population devient, et cela depuis 30 ans à la faveur d’un bon système de santé, le premier consommateur mondial de psychotropes ; quand depuis 10 ans, les problèmes de harcèlement et les suicides se multiplient ; quand les rapports alarmants sur le malaise au travail se transforment dans celui du médiateur de la république en diagnostic de toute une population dans un état proche du « burned out » ; comment continuer de prétendre qu’il s’agit de problèmes particuliers à répétition ?
Le stress durable par le travail est général un phénomène statistique général et ses conséquences problème sinon de modèle économique, au moins de société.
Les problèmes particuliers des personnes existent naturellement favorisés par une société boulimique de consommation des plaisirs et des pseudo-nécessités. Mais cette situation est plutôt un contexte général aggravant collectif. Les problèmes particuliers, considérés au plan statistique, n’existent que marginalement.
Pourtant ces cas, lorsqu’ils sont présents dans une entreprise, au lieu d’être considéré comme une manifestation aigue d’un problème d’ensemble, le tranchant ou la pointe du couteau, sont assimilés à des problèmes et des réponses personnelles ; et donc forcément toujours particulières. Ainsi à coup de réponses à un moment donné pour une personne donnée, on tente maladroitement, de contenir ce mal général qu’est le stress de longue durée – perçu comme bon ou mauvais selon qu’on aime ce qu’on fait ou pas- mais toujours biologiquement nocif à la santé.
Or ce stress est de longue durée parce qu’il résulte des méthodes, des outils informatiques et des conditions de travail sous concurrence et pression économique, lesquels sont permanents. Ainsi, entre une personne qui résiste encore et une personne qui craque, c’est seulement la mise en évidence individuelle et la forme des effets psychique, somatique, ou les deux qui changent.
L’accident corporel rend toujours un risque préexistant, souvent préexistant depuis longtemps, souvent ayant même donné des signes avant-coureurs, plus clairement perceptible. De la même manière, la manifestation visible de troubles, à la faveur d’un évènement professionnel, personnel, d’environnement… rend visible une situation de longue résistance au stress.
Comme pour la survenance d’un accident classique c’est un évènement imprévu qui transforme le risque élevé du stressé de longue durée en état invisible de résistance en un trouble patent. Les conséquences en seront plus ou moins graves suivant le soutien social et la résilience de la personne; c’est le même principe que pour un accident classique où il n’y a souvent qu’une infime différence de déroulement entre l’incapacité physique irréparable et les premiers soins qui sauvent l’essentiel.
Les accidents classiques, même résultant d’un ensemble commun de causes permanentes, n’arrivent pas tous en même temps, à tout le monde et se produisent sous des formes très diverses. De même pour les troubles psychiques ou somatiques patents.
De plus étant donné que chaque fois il s’agira d’une apparition isolée sous une forme différente on pourra dire « le malade ne tient pas le choc » ; tout comme l’on dit bien souvent dans un accident classique « il n’a pas fait attention »
Si l’on prend un peu de recul, on tire de ces parallèles entre deux formes apparemment très différentes d’accidents qu’il s’agit pourtant dans l’accident classique comme dans le trouble psychique patent d’une même logique de bouc émissaire. Ce traitement sur le mode bouc émissaire n’a qu’une fonction : il permet d’alimenter un déni ; celui d’un niveau de risque ambiant trop élevé. Et par là de préserver comme depuis des millénaires, le statut quo des certitudes d’une société !
Ce n’est pas, sauf cas particulier, par mauvaise foi. C’est simplement une loi ontologique millénaire qui utilise ce dispositif ultra simple et redoutablement efficace du bouc émissaire pour éviter de remettre les habitudes et les dogmatismes en cause ; déjà quand on ne veut pas, mais à fortiori quand on ne sait pas, comment résoudre le problème.
Les sacrifices pour éviter le courroux des dieux étaient peut-être une solution acceptable pour Moïse mais on pourrait espérer qu’au 21ième siècle, dans une civilisation qu’on pourrait croire avancée à ses parements technologiques, il serait bien utile de regarder la réalité en face ; car considérer lucidement les choses est la seule manière d’apporter les remèdes préventifs, structurels, de fond.
Que la pression économique soit extrême, que la concurrence tous azimuts soit impitoyable et que cela conduise à des réductions d’effectifs, qu’il y ait une domination par les détenteurs de capitaux, personne, quelle que soit sa position hiérarchique, sa forme contractuelle et son niveau de compétence n’y peut individuellement changer grand-chose. Les idéologies évoluent par demi-siècles et la domination des uns par les autres a toujours existé. (DF expériences Didier Desort sur les rats – Source Werber – encyclopédie du savoir relatif et absolu)
A ce niveau, les solutions sont idéologiques, politiques, sociales et économiques. Elles sortent donc du champ de la prévention dans l’entreprise. Chez DéClé nous restons à notre place, dans un cadre strictement professionnel au niveau de chaque entreprise. Nous prenons donc cette équation de contexte comme une donnée, un point de départ. Et cela nous permet de ne pas entrer dans le schéma du dialogue social qui inévitablement ramène aux blocages juridico-syndicaux classiques.
Car entrer dans cette voie, serait se condamner à la méfiance et donc à l’inaction. Or il y beaucoup à faire dans ce problème des nouvelles pénibilités psychiques du travail au niveau organisationnel et managérial. Ainsi, si les générateurs sociétaux sont toujours là, les effets peuvent en être considérablement atténués.
Dans une entreprise d’équipementier automobile bien connue pour son niveau de stress, le directeur de site auquel je m’en ouvrais m’avait dit courroucé : « oui je suis stressé ! oui mes collaborateurs sont stressés ! et alors ? »
Au moins, lui, était-il sorti du déni ; et c’était déjà un pas. Mais l’agressif « Et alors ? » est plutôt révélateur d’une impuissance mal vécue tout autant que la confirmation d’un niveau de stress trop élevé pour un directeur d’un site avec autant de personnel. Sans doute lui-même souffrait-il personnellement de la situation sans se rendre compte certainement que sa perception valorisée de son statut social, lui rendait plus supportable la perception de sa grande pénibilité. Sans doute, et c’est en cela qu’il se faisait peur tout seul, opposait-il implicitement prévention et productivité.
Chez DéClé nous avons démontré au contraire à maintes reprises que la conjonction des forces permettait de dégager des solutions performantes satisfaisant les deux contraintes. A partir de techniques connues, nous avons pratiqué et enseigné comment les pratiquer une autre approche ; une approche de dépassement qui fonctionne pour peu que l’on s’y prenne bien ; c'est-à-dire d’abord imagination, mais pas seulement….
« Si vous ne cherchez pas l’impossible, vous ne le trouverez jamais !»; Dans le cas des troubles psychosomatiques, au lieu d’opposer un système qualité castrateur orienté produit parfois même source de pénibilités mentales…, nous avons mis à profit notre savoir-faire dans la conception de méthodes et de « systèmes qui portent et non pas qu’on supporte !». Et nous avons trouvé que par un ensemble de techniques systèmes, méthodologiques, managériales, organisationnelles on pouvait diminuer les stress individuels et collectifs à la source.
Début 1900 le congrès américain avait failli à une voie près supprimer les crédits de recherches au motif que tout était déjà inventé. Nous pensons que les solutions aux problèmes nouveaux de conditions de travail restent à inventer et sommes convaincus que notre approche permet outre la réduction du stress, d’apporter en plus des économies de traitement des pénibilités, des gains de productivité.
Enfin, comme il s’agit d’un changement d’ordre culturel, nous avons pressenti que notre méthode de changement de culture sécurité permettait aussi d’aborder ce changement-là.
Naturellement, tout comme la maîtrise des accidents ne supprime pas les dangers, cette avancée inédite et moderne n’enlève pas la pression du contexte. Mais au moins, pour ce danger particulier et nouveau qu’est la fatigue et l’usure mentale, la transposition de méthodes et principes de management avancé de la prévention servira-t-elle à faire progresser pragmatiquement l’individu, les équipes, l’entreprise et la société.
Jean-Charles Maire